Fondation Vuillard Roussel

Les Catalogues Raisonnés

Ker-Xavier Roussel

Aphrodite d’or à Kypris

Dessin
1942
Thème: Les scènes mythologiques
Technique: pastel
Support: sur papier
Authenticité: oeuvre certifiée
Propriétaire: Collection privée
K.X. Roussel en bas à gauche
21.7 cm x 36 cm



De petit format , la taille d’une feuille de papier à lettre , certainement un projet pour une œuvre de plus grande dimension , cette étude est très intéressante car elle nous décrit le processus créatif de l’artiste . Sa composition nous surprend car elle n’est pas spontanée , mais structurée , composée comme une illustration fidèle des textes anciens traduits par Leconte de Lisle et publiés chez A. Lemerre, l’une des traductions françaises les plus célèbres du XIXᵉ siècle.

Hésiode, Théogonie : l’Hymne homérique III « À Aphrodite »
« Muse, dis‑moi les travaux d’Aphrodite d’or, de Kypris, qui donna aux Dieux le doux désir […] »
« De ce débris d'un corps immortel jaillit une blanche écume d'où naquit une jeune fille […] Bientôt, déesse ravissante de beauté, elle s'élança sur la rive, et le gazon fleurit sous ses pieds délicats . »
« Et la déesse s’avança vers Chypre, où Éros et Himéros la reçurent. » ( vers 201–202 )
« (Aphrodite) Accompagnée de l’ Amour (Éros) et du beau Désir (Himéros), le même jour de sa naissance, elle se rendit à la céleste assemblée. » ( vers 201–206 )

Désolé de vous contredire encore une fois , messieurs les histo-rien d’art, ce petit pastel ne représente pas une Vénus au repos, mais Aphrodite, arrivée sur le rivage de l’île de Chypre.

Les mythes antiques , à l’origine très proches , de Vénus et d’Aphrodite , ont au fil du temps évolués, celui de Vénus incarnant beauté et amour jusqu’à définir une maladie honteuse, le chancre de Vénus , celui d’Aphrodite , lui aussi beauté et amour , prenant une connotation érotique, hermaphrodite et remède aphrodisiaque .
D’où le nécessaire retour aux sources pour analyser une œuvre et comprendre la pensée créatrice de l’artiste …

Une composition harmonique ( voir fichier joint ) :

Sur la gauche, délimité sur trois côtés par les trois bords de la feuille et sur la droite par le tronc d’arbre, un carré, divisé en deux rectangles verticaux égaux. La diagonale du rectangle de droite est le rayon d’un cercle qui, prolongé jusqu’au bas droit de la feuille, montre l’intention de l’artiste de construire son dessin sur les proportions du nombre d’or .

En faisant de la divine proportion le centre intellectuel de la composition, l’artiste renforce le caractère divin d’Aphrodite d’or.

Un second cercle parallèle , au rayon légèrement plus petit , relie le coude droit d’Aphrodite à ses yeux qui regardent cette autre divinité qui l’admire et l’accueille bras ouverts en signe de bien venue.

Ce second cercle est la ligne d’action de la scène .

Ce même cercle détermine la largeur de l’arbre sur lequel est adossé le personnage aux bras ouverts et la position du pied de cette forme statique et énigmatique situé à droite de l’arbre .
De quoi s’agit-il ?

Ce ne sont pas les silhouettes et leurs gestes qui règlent la composition , c’est la composition qui définit et codifie les silhouettes et leurs gestuelles en conformité avec les textes du récit.

Dessinée sur la diagonale du carré , appuyée sur son coude droit, Aphrodite regarde l’autre divinité adossée au tronc d’arbre, qui lui fait des signes, ce qui indique qu’elle n’est pas au repos , mais en pleine discussion .

Cela constitue la deuxième preuve que le titre « le repos de Vénus » est erroné .
Quant à cette autre divinité en conversation avec Aphrodite, s’agit-il d’Éros ou d’Himéros  ?
Aucun détail iconographique permet de le dire . Nous ne pousserons pas plus loin l’étude de ces deux divinités.

Au regard de cette zone bleue en arc de cercle au centre de l’arbre, on peut penser que l’artiste a effacé cette autre divinité. De ce fait l’arbre paraît massif. Le dessin pourrait être recoupé , faisant disparaître cette étroite forme en hauteur située juste sur sa droite.

La composition perdrait tout son sens : l’artiste a voulu attirer notre attention sur cette pierre dressée aniconique.

Kypris est un épithète d’Aphrodite signifiant « la Chypriote », c’est‑à‑dire « celle qui vient de Chypre », et renvoie à ses cultes et mythes insulaires (naissance de la déesse, sanctuaires de Paphos, lieux de culte côtiers)

Paphos (Kouklia / Palai Paphos) est le sanctuaire chypriote majeur d’Aphrodite ; la déesse y fut vénérée sous des formes parfois aniconiques et son culte a attiré des pèlerins de tout le monde méditerranéen. L’épithète Kypris renvoie directement à cette réalité cultuelle, celle d'une pierre conique non iconique , c'est à dire une pierre dressée qui n'est pas une icone, qui n'est pas une représentation humaine, mais qui est la représentation symbolique de la divinité.

En quelque sorte la continuité de cultes plus anciens pratiqués au moyen orient , ceux d’Astarté ou d’Ishtar, où les déesses de l’amour étaient représentées par des pierres sacrées, les bétyles ou à des cultes encore plus anciens , pratiqués par les civilisations occidentales qui ont dressé des menhirs, partout en Europe et sur toutes les côtes atlantiques et méditerranéennes .

Le mot bétyle, d’origine sémitique beth-el , « maison de Dieu » , se retrouve dans le récit biblique de Jacob, qui dresse une pierre et la consacre comme « maison de Dieu ».

La pierre aniconique liée au culte d’Aphrodite renvoie à un aspect fascinant et souvent méconnu de la religion antique : avant que la déesse ne soit représentée sous forme humaine, elle était parfois vénérée sous forme de pierre sacrée, souvent conique ou pyramidale.

La pierre aniconique du sanctuaire d’Aphrodite à Paphos sur l’ile de Chypre , de forme conique ou ovale allongée , l’image la plus ancienne de la déesse Aphrodite , symbolisait la fécondité, la puissance cosmique, l’union du ciel et de la terre, la présence divine non anthropomorphique.

L’existence du bétyle d’Aphrodite à Paphos est attestée par Strabon, Pausanias, Tacite, et Maxime de Tyr .

Tacite, Annales 3.63 ,
« In Paphum, ubi templum Veneris est, lapis niger conicus, quem colunt. »
« À Paphos, où se trouve le temple de Vénus, on vénère une pierre noire conique. »

Maxime de Tyr , Discours 38, §3 (grec original)
« οὐκ ἄνθρωπον ἔχουσιν οἱ Παφίοι τὴν θεόν, ἀλλὰ λίθον ἄμορφον· ἱερὸν δὲ τοῦτο καὶ σεμνὸν ἡγοῦνται. »
« Les Paphiens ne donnent pas à la déesse une forme humaine, mais une pierre informe ; et ils tiennent cela pour sacré et vénérable. »

Au regard des nombreuses découvertes paléontologiques qui mettent à mal le mythe biblique d’Adam, ou de la création par Dieu de la Vie sur Terre, Ker Xavier Roussel , le Nabi, le prophète en hébreu, nous invite à méditer sur un culte fondé sur la non représentation de la divinité et sur un mythe qui n’en est plus un aujourd’hui , le mythe de la naissance d’Aphrodite, c’est à dire la vie sortie des océans .

Historique :
8 avril 2025 - Artcurial - art moderne 1900 1950 - Lot 34


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